Témoignage : Le 23 mars et suivants, Bab el Oued, Docteur Jean-Claude THIODET
Le Samedi 24 mars
Nous apprenons que le quartier est bouclé.
la ligne jaune définit le périmètre du bouclage
Toute la journée les perquisitions se sont déchaînées. Il fallut accepter que les gendarmes visitent la clinique. Jacques ACHARD y séjournait toujours plus ou moins et nous craignions qu’il ne soit découvert.
Il a porté depuis ce jour une cicatrice d’appendicectomie !! Ainsi, les gendarmes n’ont pu trouver que des blessés ou des malades qui avaient été opérés et attendaient leur évacuation vers les hôpitaux et cliniques d’Alger.
Les pompiers arrivaient tant bien que mal à entrer dans le quartier, et nous profitions de leurs passages pour évacuer sur Alger plusieurs "blessés".
Au soir du 24, je pense qu’aucun membre des commandos Delta n’était plus dans Bab el Oued.
Jacques ACHARD avait disparu à notre insu, probablement à la faveur du passage d’une ambulance de pompiers.
correction d’une erreur
Là se situe un détail qui nous a été rapporté par le docteur R.P. MORICEAU et que j’avais oublié :
Le commandant BAZIN, en tenue et casqué, est venu apporter à la clinique, à l’intention de Jacques ACHARD, une tenue militaire portant des galons de lieutenant.
ACHARD quitta donc Bab-el-Oued assis à coté du commandant BAZIN qui conduisait sa jeep. Le dit commandant BAZIN s’engagera dans la clandestinité et deviendra le chef du commando Albert dans l’Ouarsenis.
Au cours d’un violent accrochage, à court de munitions, il tombera le 10 Avril aux mains des fells et trouvera la mort après avoir subi les pires supplices. (voir la monographie de A. Bénésis de Rotrou)
– Le Dimanche 25 mars
La ville paraissait calme et nous sommes allés visiter les autres quartiers. Il semblait ne plus y avoir de gendarmes dans la ville. Nous sommes allés rue Léon Roche, jusqu’à l’immeuble dit " le barrage " où nous avons pu constater les impacts d’obus et de mitrailleuses lourdes, le saccage dans les appartements, armoires vidées, vaisselle et instruments ménagers détruits, poupées, et autres jouets piétinés etc.
Dans la journée, Monseigneur DUVAL (surnommé et pour cause, Mohamed DUVAL) que j’avais souvent rencontré, car j’étais le médecin du petit séminaire de Notre Dame d’Afrique où il résidait, a accédé à ma demande plusieurs fois réitérée (c’était assez vicieux de ma part !!) de descendre dans le quartier afin de visiter les populations de BAB- EL-OUED et leur apporter son réconfort religieux. Il s’est fait conduire dans la ville par le haut, en descendant de Notre Dame d’Afrique vers la BASSETTA.
Naturellement, dès qu’il fut reconnu, il fut hué, (et pour cause !!) et rebroussa prudemment chemin.
Au début de l’après midi, la croix rouge est arrivée et a "pris les choses en mains " : cela faisait deux jours que la clinique distribuait les vivres, le lait pour les nourrissons et les médicaments dont elle disposait.
Il faut noter que le médecin chef de l’hôpital MAILLOT (un médecin colonel) contacté depuis la clinique a refusé de participer à une distribution de vivres et même seulement de pain pour la population.
Dans l’après midi, le Professeur BOURGEON a pu entrer dans la ville.
Il représentait le Président du Conseil de l’Ordre, le Professeur THIODET (mon père) bloqué à Saint Eugène où il habitait.
Il était allé en négocier l’autorisation avec le préfet, faisant valoir que s’il n’acceptait pas que des secours médicaux passent les barrages, de nombreux malades ou blessés risquaient d’en être victimes et que l’administration supporterait lourdement la responsabilité des conséquences du manque de soins, et de leur refus de secours à personnes en danger.
Avec notre aide, le Pr. BOURGEON a fait le point de la situation sanitaire et a organisé " officiellement " l’évacuation.
Dans l’après midi, des militaires dont j’ai oublié à quelle arme ils appartenaient, sont entrés dans le quartier et ont pris position aux points clés. Une auto mitrailleuse de type AMX a stationné à l’angle de la rue Weinbrener et de l’Avenue Durando, entre le commissariat et la clinique. Nos tentatives de dialogue avec le jeune lieutenant qui commandait la compagnie se sont soldées par un échec .
Il nous manifestait une violente hostilité .
Par contre, un lieutenant de Commandos de Marine est arrivé à la clinique dans des circonstances dont je ne peux plus me souvenir ; il était extrêmement troublé par la situation des Français d’ Algérie, ayant combattu dans de nombreuses régions pour l’Algérie Française, et nous a manifesté la plus grande sympathie. Il a passé plusieurs heures avec nous et a dîné à la clinique. Je pense que le reste de la nuit s’est passé calmement.
Le Lundi 26 mars
Le Lundi 26, nous nous sommes réveillés dans une ville silencieuse ; Des patrouilles circulaient, mais il nous a encore été possible de nous promener dans les rues, et de visiter certains immeubles, constatant les traces de tirs, les détritus de toutes sortes et la présence de véhicules endommagés voire même écrasés par les engins blindés, de même que les devantures de magasins défoncés, et rideaux arrachés.
Il faut signaler l’action admirable, et que nous n’avons apprise que plus tard, du docteur GOEO - BRISONNIERE, déjà d’un âge respectable, qui, tout seul, a porté secours à la population pendant toutes ces journées de bouclage, et également la conduite du Docteur Paul ABOUDAHRAM dont le cabinet se trouvait au 2 de l’ Avenue de la BOUZAREAH, et qui ne pouvant rien faire du fait de la proximité immédiate du barrage militaire, nous a rejoints dès le 23 au matin pour nous apporter son aide.
Enfin, au début de l’après midi du 26, nous écoutions la radio et suivions le récit de ce qui commençait à se passer à la Grande Poste, quand l’épouse du Docteur Roger CHICHE qui avait un appartement dans l’immeuble faisant l’angle entre la rue d’ISLY et la rampe BUGEAUD a appelé son mari, et précisément à ce moment-là les premiers coups de feu ont éclaté ( et pas les claquements des pales d’un hélicoptère ). Elle a alors raconté sur le vif, affolée, ce qu’elle voyait se dérouler au pied de son immeuble.
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