Pétrole et hommes sur voie unique

, popularité : 5%
  Sommaire  

... article publié le 15 mai 2008 ...

 Batna (Aurès) 1958

Inutile de préciser que ma seconde entrevue avec ’mon colonel’ ne fut pas a priori des plus cordiales.

Je me fis à nouveau et copieusement .. remonter les bretelles ! Cette fois je ne pipais mot (courageux le mec, mais pas téméraire !).

Si le ton était plus militaire, il était aussi paradoxalement plus courtois et grâce au ciel, l’heure de l’apéro approchant, cette seconde engueulade se termina devant la bouteille de pastis qui n’attendait que ça pour jaillir du troisième tiroir de son bureau ...

Cette apparition changea immédiatement l’ambiance et dès le second verre j’eus droit à des ’mon cher camarade’ ... longs comme le bras. Je n’avais rien becqueté depuis l’aube et au troisième verre, les oreilles cramoisies , je ne savais toujours pas où j’allais atterrir..

C’est alors que ’mon colonel’ me confia paternellement un secret militaire :
“Ne vous en faites pas, me dit-il, tout cela n’est pas bien grave ... j’ai de grands desseins pour vous !“

Au prix d’un effort titanesque je sortis de ma torpeur alcoolique pour écouter la suite ...

“Voilà ... dans quelques semaines le premier train de pétrole partira du sud, d’Hassi-Messaoud, pour livrer sa cargaison quotidienne au port de Philippeville ...”

et très fier il ajouta :

“Le commandement m’a choisi pour assurer la sécurité des convois sur la ligne depuis les gorges d’El Kantara (au Sud) jusqu’à El Guerrah (au Nord ) soit la traversée des Aurès sur une centaine de km. Pour cela j’ai carte blanche.

Nous serons dotés des nouvelles draisines blindées, de locotracteurs et de wagons d’escortes dans les prochains jours. Je vais créer en gare de Batna le premier ’poste de commandement de la voie ferrée ’ (PCVF) à partir duquel
mes ordres seront transmis 24h/24 aux différentes patrouilles “.

“Je vous ai choisi ( ...?.. Aïe., Aïe, Aie ! ) pour être l’un de mes adjoints opérationnels. Vous aurez la charge des ouvertures de voie ( les ’balayages’ dans le jargon militaire ) et des escortes des trains” .

A ce moment là et malgré mon cerveau très embrumé, je me demandais s’il n’eût pas été préférable tout compte fait de partir sur le barrage à la frontière.

Mais apparemment le choix n’était pas à l’ordre du jour et l’homme de guerre assis en face de moi était déjà en pleine action. Il s’y voyait déjà dans son PCVF !

Le colonel DD était ce qu’on peut appeler un personnage.

Aristocrate ou semblant l’être ... le verbe haut malgré sa voix rocailleuse, serrant convulsivement son stick et ses gants dans la même main, il consommait chaque jour un nombre extravagant de pastis et de cigarettes ... ne mangeait et ne dormait pratiquement pas.

D’une maigreur à faire peur, il était néanmoins doté d’une énergie redoutable à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Présentement, toute son énergie était au service de la mission dont on l’avait chargé. J’allais souffrir ça ne faisait aucun doute.

Oubliant délibérément l’heure du repas il donna l’ordre à son chauffeur de nous conduire au coeur de l’opération en cours d’installation. La Peugeot 203 noire, avec à son bord votre serviteur assis à la gauche de ’mon colonel’, prit alors la direction de la gare de Batna.

Au bord d’un quai stationnait un vieux wagon de voyageurs tout en bois, comme on en voyait encore à la fin de la guerre sur les lignes secondaires
attelés aux dernières locomotives à vapeur.
Autour et à l’intérieur de ce vieux wagon oeuvraient lentement une dizaine de ’gus’ qui grattaient, ponçaient, peignaient ... pour essayer de redonner à cet ancêtre son vernis d’antan.

Dès que la 203 noire apparut dans la cours, le rythme du travail s’accéléra spontanément, comme par miracle, sans que ’mon colonel’ ne semble le
remarquer.

D’un pas titubant ... nous franchimes la passerelle pour pénétrer dans le futur saint des saints de la circulation ferroviaire, objet de toutes les attentions
du jour.

Navigation

Cette version de NotreJournal représente l’ancienne formule utilisée jusqu’en octobre 2012, en cas de difficultés, contactez nous à info@notrejournal.info !