Partie 4 : Visite nocturne à l’Elysée ...
Le 14 juin à 20 heures le général de Gaulle, dans la deuxième partie de son discours radio-télévisé consacré aux questions sociales et économiques et à la Communauté, renouvela ses offres de paix à l’organisation rebelle.
En apparence il ne disait rien de plus qu’au 16 septembre : collège unique, cessez le feu par la "Paix des Braves", autodétermination, libre référendum par lequel les Algériens choisiraient leur destin.
<< Il est garanti que le choix sera entièrement libre > ,dit le Président de la République.>
Et chacun put remarquer qu’il insistait sur chacun de ses mots, martelant et détachant chaque phrase, les ponctuant du poing sur la table.
<< Les informateurs du monde entier, poursuivit-il, auront pour le constater, pleine et entière latitude. >
Pas un mot de la rencontre secrète de l’Elysée. Pas un mot et pourtant celui qui savait le détail de son entrevue avec les trois chefs de la willaya 4 pouvait retrouver les thèmes, les termes même de la discussion, dans l’appel adressé par le président de la République au G.P.R.A. :
<< Une fois de plus, je me tourne, au nom de la France, vers les dirigeants de l’insurrection. Je leur déclare que nous les attendons ici POUR TROUVER AVEC EUX UNE FIN HONORABLE AUX COMBATS QUI SE TRAINENT ENCORE, REGLER LA DESTINATION DES ARMES, ASSURER LE SORT DES COMBATTANTS. Après quoi, tout sera fait pour que le peuple algérien ait la parole dans l’apaisement. La décision ne sera que la sienne. Mais je suis sûr, quant à moi, qu’il prendra celle du bon sens : accomplir, en union avec la France et dans Ia coopération des communautés, la transformation de l’Algérie algérienne en un pays moderne et fraternel. >
Cet appel au G.P.R.A. scandalisa les militaires d’Alger qui étaient dans la confidence. Pour eux de Gaulle torpillait froidement l’affaire.
Il sabotait une paix séparée possible avec Si Salah et les willayas, une paix au sein de laquelle, à leur idée, l’Algérie resterait française, pour traiter avec le G.P.R.A. dont le but avoué était l’indépendance de l’Algérie. Leur thèse, et ce sera celle de Challe - alors à Fontainebleau - celle de Nicot - alors chef du cabinet militaire de Debré - celle des hommes du B.E.L. dans le secret, était que Si Salah et ses compagnons n’avaient accepté de traiter qu’à condition que de Gaulle s’engageât à ne pas discuter avec le G.P.R.A. dont ils ne voulaient plus entendre parler.
C’était la scission complète avec l’Extérieur. Dans cette optique, Si Salah se ralliait purement et simplement. Et tous les espoirs étaient permis, << si ce Machiavel de l’Elysée ne livrait l’Algérie pieds et poings liés aux tueurs de Tunis ! >
Cette attitude, cette équivoque sur les termes échangés entre le Général et les chefs de la willaya 4, est le point de départ de ce qu’on appellera moins d’un an plus tard la révolte des généraux.
Pour eux dès la rencontre avec Si Salah, le 14 juin 1960, de Gaulle trahit.
D’autant que l’affaire de la willaya 4 va se terminer dans le drame et la confusion.
Après la rencontre avec de Gaulle, Si Salah, Si Lakhdar et Si Mohamed toujours "cornaqués" par le tandem Tricot-Mathon regagnèrent le pavillon de chasse des tirées de Rambouillet.
Ils semblaient très satisfaits, en proie même à une certaine émotion d’avoir vu le Général, y compris Si Mohamed pourtant moins prolixe que ses compagnons.
<< Pour nous, confia-t-il à Bernard Tricot, cette entrevue est très importante
c’est une garantie que d’avoir entendu le général de Gaulle. >
Dans la bouche de cet homme dur et farouche la réflexion prenait une singulière résonance...
Il s’agissait maintenant pour les trois émissaires F.L.N. de "convaincre" les willayas voisines. Le 11 juin ils étaient de retour à Médéa. Tricot-Mathon et le colonel Jaquin, patron du B.E.L., convinrent d’un rendez-vous pour le 18.
Il fallait bien une semaine pour donner les ordres nécessaires à un cessez-le-feu partiel qui permettrait aux chefs de la willaya 4 de se déplacer sans encombre dans les willayas voisines.
Pour le commandant en chef, le général Crépin, qui avait succédé à Challe au cours de l’affaire Si Salah, il n’était pas question de donner aux généraux commandants de région et aux colonels commandants de secteurs en Kabylie et dans l’Algérois les raisons d’un cessez-le-feu partiel et temporaire.
Le B.E.L. fut donc chargé de le faire appliquer sans explication. Le capitaine Heux pour l’Algérois et le capitaine Léger pour la Kabylie furent désignés pour suivre les émissaires F.L.N. "à la trace" et pour les protéger durant leur mission.
L’opération Si Salah reçut comme nom de code TILSITT -l’humour militaire ne perdant jamais ses droits - et Léger, Heux et Jaquin eurent seuls le droit d’en consulter le dossier, bien mince puisqu’il ne contenait aucun des comptes rendus manuscrits du colonel Mathon.
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