Témoignage de Marcel ARICH sur bouclage Bab el Oued

, par  Jean Claude THIODET ✞ , popularité : 2%

Le texte qui suit a déjà été publié sur le site suivant :http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article3159 et c’est avec l’autorisation de son auteur, et compte tenu de sa valeur historique que nous le reproduisons ci dessous.

« Je suis né à Marseille, fils et petit-fils de pieds-noirs. Suite au décès de ma mère, j’ai trouvé un témoignage où mon grand-père relate les événements de fin mars 1962 à Bab El Oued. Il avait une entreprise de torréfaction.
Si ce témoignage vous intéresse, faites-le moi savoir, c’est un document dactylographié de six pages ».

Ce témoignage, vous le trouverez ci-dessous. En le publiant, nous ne cherchons pas à revenir une fois de plus sur l’histoire d’une période – le printemps 1962 à Alger – qui reste l’objet de polémiques, mais nous souhaiterions transmettre le regard d’une personne qui a vécu ces événements toujours douloureux dans la mémoire de ceux qui les ont subis.

Le grand-père de Didier, Marcel Arich, est né autour de 1900 à Tunis.

En 1931 il est à Bône, directeur des cafés Antinea.

De là il gagne Alger. Il dirige un atelier de torréfaction, « Les Cafés Le Phénix ». C’est là, au 31 rue Léon Roches, qu’il vivra les événements tragiques de mars 1962.

A partir de 1962, il montera une nouvelle affaire de torréfaction à Marseille ...

Compte-rendu des événements de Bab-el-Oued
au cours de la journée du 23 mars 1962 et des suivantes

L’après-midi de ce vendredi 23 mars 1962, j’avais rejoint l’usine plus tôt que d’habitude. J’y étais, en effet, dès 13 heures ; de nombreuses commandes pour le Centre-ville devaient être livrées.

A 14 heures, tout le personnel (Européens et Musulmans) avait repris son travail et vaquait normalement à ses occupations.

Il y avait bien eu, le matin, dans un quartier éloigné du nôtre, des incidents à Bab-el-Oued ; mais ces faits étaient, depuis quelque temps, quotidiens. Rien, par conséquent, ne nous interdisait de poursuivre notre activité.

A 14 h 30, notre voiture de livraison était chargée. Le chauffeur sur son siège, les portefaix à bord, moteur en marche, cette voiture s’apprêtait à quitter l’usine dont la porte cochère était déjà ouverte.

Tout à coup une violente fusillade éclate. Les balles sifflèrent, denses, dans la rue Léon Roches, devant notre usine. Je vis les passants fuir de toutes parts. L’un d’eux vint même se réfugier chez nous et y resta. Nous fûmes obligés de baisser le rideau et de nous enfermer. Nous avions, ainsi, été surpris en plein travail.

Au crépitement des courtes rafales de pistolets-mitrailleurs se mêla, aussitôt, celui des rafales, plus longues, des mitrailleuses. Un feu intense d’armes automatiques, lourdes et légères, devait alors se poursuivre, sans accalmie, jusque vers 22 heures.

Le couvre-feu était pratiquement établi. Deux autos mitrailleuses avaient pris position devant notre usine et un des mitrailleurs menaçait de faire feu sur nous, chaque fois que, pour essayer de parlementer, nous levions légèrement le rideau métallique de la porte d’entrée.

Nous étions donc condamnés à demeurer enfermés, jusqu’à ce que l’Autorité militaire veuille bien examiner notre cas.

A cet effet, je m’y employais âprement. Dès le soir de cette première journée, je prenais contact, par téléphone, avec le Poste militaire, P.C. du quartier de Bab-el-Oued, situé dans la rue Léon Roches, en face de notre Établissement.

Mais, à chacune de mes interventions, l’officier Commandant me faisait dire de rester sur place.

Il est vrai que la fusillade n’avait point diminué d’intensité. Des avions avaient même participé à l’action en mitraillant les terrasses des immeubles. Et, dans le crépitement des armes automatiques, nombreuses furent d’autres détonations, celles, sans doute, de l’éclatement de grenades dont l’une vint frapper, en explosant, la toiture de l’usine, effrayant ainsi nos ouvriers musulmans qui crurent à un incendie.

Il fallut donc nous résigner à passer la nuit à l’usine.
Dès le lendemain matin, à 5 heures, toujours par téléphone, je reprenais contact avec le Poste militaire.

– « Le Capitaine n’est pas arrivé », telle fut la réponse, invariablement renouvelée par le soldat téléphoniste, à chacun de mes appels.

Cet officier se trouvait pourtant bien là, puisque, par un trou du rideau métallique, nous l’apercevions parfois devant le poste, donnant des ordres. Le Capitaine ne voulait point, par conséquent, répondre à nos appels.

Mais brusquement, vers 9 heures le deuxième jour, après nous avoir ordonné de lever le rideau, une patrouille du 9e Zouaves fit irruption dans l’usine.

Cette patrouille était commandée par un Maréchal des logis Chef de Gendarmerie mobile, militaire dans lequel nous reconnaissions aussitôt le tireur de l’automitrailleuse qui, la veille, nous avait tant menacés.

Très visiblement, les soldats de la patrouille parurent surpris de la présence dans l’usine d’ouvriers musulmans. Aussi fallait-il, en leur témoignant de la sollicitude, leur inspirer confiance.

– « L’Armée française protège les musulmans ! », clama aussitôt le Maréchal des Logis de gendarmerie, en s’adressant à ces ouvriers qui, cependant, ne paraissaient pas très rassurés.

Puis, se retournant vers nous, Européens, ce furent à notre adresse, de véhéments reproches ; ces reproches concernaient, notamment, notre appartenance probable ou possible à l’O.A.S., dont nous étions, pour le moins, affirmait-il, les complices tacites. Il nous faisait connaître, en même temps, qu’il lui était impossible, faute de moyens de transport, de nous faire reconduire hors de la zone investie. Il déplorait surtout la présence, dans « ce Bab-el-Oued » peu sûr pour eux, de nos ouvriers musulmans.

Pendant 3/4 d’heure, ce militaire nous tint ainsi des propos dans lesquels la hargne et la bravade étaient assorties de compassion.

La fusillade, qui depuis le lever du jour n’avait été que sporadique, avait, pendant ces 3/4 d’heure, complètement cessé. Nous pouvions croire, en effet, que c’était à ce seul sous-officier qu’il appartenait, dans tout Bab-el-Oued, soit de régler le cessez-le-feu, soit d’en ordonner la reprise.

Navigation

Cette version de NotreJournal représente l’ancienne formule utilisée jusqu’en octobre 2012, en cas de difficultés, contactez nous à info@notrejournal.info !