Témoignage de Marcel ARICH sur bouclage Bab el Oued

, par  Jean Claude THIODET ✞ , popularité : 3%

Deux officiers (deux lieutenants) vinrent même bavarder gentiment avec nous, sans cependant nous donner l’espoir, malgré cette longue accalmie, de pouvoir quitter l’usine.

Et devant l’impossibilité matérielle, plusieurs fois affirmée par le sous-officier, d’être envoyés en « Zone libre » où nous avions tous nos demeures, nous ne pouvions que nous résigner dans cette situation.

Or, brusquement, le sous-officier changea d’avis pour nous annoncer que nous serions, sous escorte, reconduits hors du périmètre bouclé et qu’il fallait nous y préparer hâtivement.
Quelques minutes après, en effet, nous prenions tous place dans une fourgonnette de notre entreprise.

C’est ainsi que, précédée par l’automitrailleuse du Maréchal des Logis de gendarmerie, et suivie par une « half-track » bondée de fantassins, notre voiture faisait partie d’un convoi en queue duquel se trouvait une deuxième automitrailleuse.

Lentement, le convoi s’éloigna de l’usine dont j’avais eu personnellement soin de fermer toutes les issues.

La rue Léon Roches était déserte. Cependant, le long du trottoir, gisaient, en longue file, des voitures civiles au stationnement. Les carrosseries étaient cabossées et les vitres brisées. Toutes étaient affaissées sur des roues aux pneus dégonflés.

Aux façades des hauts immeubles qui encadrent cette rue, les portes et fenêtres étaient closes. Il semblait que le quartier avait été abandonné par ses habitants. Et pourtant, nous savions que se tenaient là, enfermées, des milliers de personnes. Nous pensions aux vieillards, aux femmes, à ces enfants apeurés derrière ces volets baissés. Nous pensions aussi aux nombreuses victimes ... hélas !

Sur les murs des immeubles, nous constations les traces nombreuses de la fusillade. Les magasins, aux portes enfoncées et aux vitrines brisées, avaient été saccagés. Et, partout, dans les artères que, lentement, nous allions parcourir, ce spectacle de désolation était le même.

Notre convoi avait ainsi parcouru la rue Léon Roches et s’était engagé dans l’avenue de la Bouzaréah. Tout à coup, une longue rafale de mitrailleuse déchira l’air. Toutes les têtes, dans notre fourgonnette, se baissèrent. Mais bien vite, je constatais que le tir provenait de l’automitrailleuse qui nous précédait. Puis ce fut une véritable frénésie qui s’empara des soldats de notre escorte. Et aux rafales des mitrailleuses se mêlèrent celles des pistolets mitrailleurs.

Un commando O.A.S. s’était-il, là, révélé ? C’est en vain que je cherchais l’objectif.

Non, il s’agissait seulement, pour les militaires qui nous escortaient, « d’arroser », au passage, les façades des immeubles.

A notre droite et à notre gauche, en effet, des balles venaient, très denses, s’écraser contre le mur. Voulait-on apeurer plus encore cette population ? S’agissait-il d’une démonstration de force à notre intention ? Nos ouvriers musulmans en étaient effrayés, et nous mêmes d’ailleurs.

C’est ainsi que, très lentement, nous traversions la Place des 3 Horloges pour parcourir, ensuite, dans les mêmes conditions, l’Avenue de la Bouzaréah en direction du boulevard Guillemin, notre point de destination.

Mais arrivés à l’angle aigu que forme l’avenue Durando, nous fîmes une halte de plusieurs minutes. La fusillade ne cessa pas pour autant. Elle prit, au contraire, plus de violence.

Aux tirs des militaires de notre escorte vint se joindre, en effet, celui de soldats qui, sortant d’un local situé en bordure de l’Avenue, se mirent, sans objectif précis, à tirailler également.
Et grande, alors, fut notre déception quand le convoi se remit en marche. S’engageant dans l’Avenue Durando, il s’éloignait, en effet, de la « zone libre ». Ainsi, sans cesser le feu, notre escorte nous ramenait dans le centre de Bab-el-Oued.

Bientôt nous retrouvions la place des 3 Horloges où nous marquions, de nouveau, un temps d’arrêt. Là, pendant de longues secondes, toutes les armes automatiques se mirent en action. C’était probablement pour « saluer » notre départ.

D’un geste de la main, le Maréchal des Logis de gendarmerie, du haut de son automitrailleuse, venait, en effet, de faire signe à notre chauffeur de quitter le convoi.

Ainsi, nous nous séparions de notre escorte qui, après avoir fait taire ses armes, fit tranquillement mouvement en direction de la rue Léon Roches, d’où nous étions partis.

Nous venions d’assister à une démonstration de force, tel fut notre sentiment.

C’est dans un silence de mort que nous roulions de nouveau, mais seuls et sans protection, dans l’avenue de la Bouzaréah absolument déserte.

Nous ne retrouvions des soldats qu’au Boulevard Guillemin au bas duquel, rue Borély-la-Sapie, une chicane fortement gardée devait, après 2 heures d’attente et non sans rencontrer de nouvelles difficultés, s’ouvrir enfin devant nous.

Bab-el-Oued était vraiment hermétiquement bouclé.

Ce quartier, avec ses 50.000 habitants, tous européens, devait ainsi, avec couvre-feu total, rester bouclé pendant 5 jours. Et les forces de l’ordre devaient, dans tous les appartements et locaux industriels ou commerciaux, procéder à des perquisitions.

C’est, en effet, le 29 mars à 5 heures du matin, que le couvre-feu y fut levé.

Aussi, ce jour-1à, dès 6 heures, avant le lever du jour, j’étais devant l’usine.

Là, le rideau métallique de la porte d’entrée était levé et coincé au tiers de sa hauteur. C’est ce que je constatais aussitôt.

En entrant dans l’usine, un spectacle lamentable s’offrit à mes yeux. Tout y avait été mis sans dessus-dessous. Tant dans mon bureau que dans celui de mon secrétaire, tout était désordre. Grande fut ma stupéfaction de lire, dans ce dernier bureau et sur les murs des inscriptions à la craie « O.A.S. » avaient été écrites en gros caractères, puis rayées. Au-dessus, je lisais « Vive l’Armée ». Il est évident que ces inscriptions ont été faites par les militaires qui ont perquisitionné, cela pour jeter la trouble dans les esprits.

Dossiers, imprimés et pièces d’archives étaient, pêle-mêle, par terre, lacérés ou piétinés. Les meubles avaient été déplacés. Le coffre-fort, dans mon bureau, avait été renversé et gisait, ouvert, présentant par ailleurs une large déchirure, résultat probable d’une charge d’explosif.

Sur le coffre, avaient été abandonnées deux barres à mine dont j’ignore la provenance, ainsi qu’une scie à métaux nous appartenant mais qui avait habituellement sa place à un râtelier d’outils installé loin de mon bureau.

Les billets de banque et les pièces de monnaie, soit 2.475.000 anciens Francs, qui devaient dans l’après-midi du vendredi 23 mars, faire l’objet d’un versement en banque, n’y étaient plus.

Plus de 2.500.000 anciens Francs avaient ainsi disparu. Bien vite, je m’aperçus de l’absence d’une machine à écrire et d’une machine à calculer.

Le fusil de chasse ainsi qu’un revolver, armes destinées au gardiennage de l’usine et régulièrement déclarées, n’étaient plus à leur place. Elles avaient disparu.

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