Pétrole et hommes sur voie unique

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 Le train

Comme on pouvait s’y attendre le premier compartiment avait été transformé en bar. Son agencement était terminé et son approvisionnement en matières premières largement pourvu. Il y régnait déjà une vague odeur de vernis frais et de pastis mélangés qui me fit penser qu’une inauguration officieuse (... ou clandestine ? ) avait déjà eu lieu.

Le second compartiment était le véritable coeur du PCVF ... la fierté de ’mon colonel’.

Tout y était prévu pour qu’il puisse jouer au train.

Pas de doute, il avait dû subir dans son enfance d’importantes frustrations à cet égard. Ayant aujourd’hui le pouvoir de donner enfin libre cours à des pulsions juvéniles probablement inassouvies ... il prenait sa revanche.

Rendez-vous compte ... Sur un immense panneau de contre-plaqué verni il avait fait reproduire, avec des petites lampes rouges et vertes, la marche des trains sur le secteur de voie ferrée relevant de son autorité, avec les gares, les arrêts, les croisements ....

’Mon colonel’ en vrai chef de gare, avait donc imaginé que chaque escorte de train civil, chaque train militaire transmette par radio sa position au PCVF ... exactement comme le faisaient les cheminots par le téléphone mobile
(avec la ’canne à pêche’ accrochée au fil du téléphone ...) à chacun des arrêts .

Un opérateur radio situé dans le troisième compartiment du wagon devrait donc recevoir les positions des convois et donner l’information à l’officier de permanence qui actionnerait à son tour les petites ampoules rouges ou
vertes du tableau (selon le sens de déplacement des trains ... of course !) pour le tenir à jour dans la minute même ... et parer ainsi à toute éventualité de visite inopinée du maître des lieux .

’Mon colonel’ m’expliqua le fonctionnement de cette petite merveille avec force détails, la prunelle étincelante et le stick en action .. tout en rejoignant le bar pour arroser dignement cette géniale innovation qui sans coup
férir, allait mettre en échec les menées subversives des hors la loi contre les trains de pétrole.

Il vivait là intensément, à une encablure de la retraite, le point culminant de sa carrière qui lui permettrait à coup sur d’être nommé ’colonel plein’ (si je puis m’autoriser cet euphémisme ...!) à très brève échéance.

Et le fait est que ce PCVF rutilant allait attirer beaucoup de beau monde galonné.

Outre les visites de journalistes de tous poils, celles de généraux prestigieux et très étoilés devinrent monnaie courante.

Le mot pétrole accolé au mot train ... une nouvelle bataille du rail en quelque sorte ... allait attirer la curiosité des VIP, tant civils que militaires, au cours des prochains mois et ’mon colonel’ allait devenir quasiment célèbre.

En ce mois de janvier 1958, c’est Charles Favrel, un journaliste du journal “L’EQUIPE” qui ouvrit le feu ( ... des visites ).

’Mon colonel’ ne se sentait plus pisser , tant il était excité par cette interview.

L’article qui suivit était pourtant bien décevant ... “La passionnante épopée du pétrole saharien” n’était qu’un verbiage insipide truffé d’inexactitudes criantes et de réflexions oiseuses.

Cet article était en tous points lamentable mais ’mon colonel’ était content ... on parlait de lui dans un grand canard. !

Quelques jours après la visite de ce ’journaleu’ à la plume ’people’ avant l’heure, la draisine G196 sautait sur une mine au PK 153 faisant deux morts et un blessé grave, deux corps affreusement mutilés par les morceaux du blindage déchiquetés par l’explosion.

La rage au ventre, les larmes aux yeux et la tête dans le sac, j’allais ramasser les morceaux.

Au début de Février, c’est le train blindé qui sautait à son tour au PK 102 ..

Pendant ce temps, les VIP défilaient tranquillement au PCVF.

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