Mémoires d’un Paysan Bas-Breton ... (suite) Les farouches montagnards de Kabylie

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Nous fimes la soupe quand même, dont nos estomacs en avaient bien besoin. Mais ce fut au milieu d’un vacarme épouvantable de détonations et des cris de ces fauves kabyles poussés dans toutes les langues.

Malgré l’empressement que ces Kabyles mettaient à enlever leurs morts et leurs blessés, ce jour-là, ils durent nous [en] abandonner plusieurs.

Pendant qu’on attendait la soupe, on avait traîné deux au milieu du camp. L’un d’eux fut délivré immédiatement avec deux balles dans la tête, mais l’autre fut abandonné à la vengeance d’un artilleur, qui s’était amusé longtemps à lui labourer le corps avec ses éperons, puis ensuite à lui écraser la tête avec ses bottes jusqu’à ce qu’il fut réduit en bouillie. C’était horrible.

Mais il vengeait, disait-il, les camarades dont plusieurs avaient été martyrisés la veille. Après la soupe, notre compagnie fut désignée pour aller occuper un poste avancé à six ou sept cents mètres en avant du camp, dans la position la plus périlleuse de toutes, d’autant plus périlleuse pour nous que nous ne savions pas où nous étions, et ne connaissions rien de la topographie du lieu.

Aussi nos deux officiers ne furent pas sans embarras.
Ils tinrent bon cependant, et même se montrèrent bien par respect pour leurs grades.

Vers minuit, nous fûmes assaillis par les Kabyles, et presque cernés.
Aux premiers coups de feu et aux cris sauvages des assaillants, une panique se mit parmi les peureux, qui se sauvèrent du côté du camp abandonnant leurs sacs et même, quelques-uns, leurs fusils.

Mais le reste tint bon, et instantanément, sans commandement, nous nous formâmes en petit carré. Les fuyards ayant porté l’alarme dans le camp, notre commandant vint à notre aide avec la compagnie de voltigeurs et ramenant les fuyards.

Alors nous primes l’offensive, et parvînmes à rejeter les Kabyles de l’autre côté de la montagne. Alors le silence se fit de tous côtés, et les feux que les Kabyles avaient allumés partout étaient éteints.

Au point du jour, on ne voyait plus un seul ennemi. Les Kabyles étaient allés se cacher dans les rochers de leurs montagnes.

Nous avions perdu cinq hommes dont deux seulement furent retrouvés dans le ravin tout nus et le corps haché à coups de couteaux. Ce fut un peu en avant de cette position, sur un monticule, que les Kabyles avaient surpris la nuit précédente une autre compagnie de la garnison qui fut presque complètement massacrée. Plusieurs de ces malheureux, qui tombèrent vivants entre les mains de ces fanatiques barbares, durent subir le plus affreux martyre.

De larges flaques de sang noirci marquaient encore les endroits où ils furent martyrisés.
Un escadron de chasseurs, qui campait non loin de là, perdit aussi plusieurs hommes et dut entrer au fort en abandonnant son campement et ses bagages. Nous restâmes là en attendant des renforts, qui ne tardèrent pas à arriver.

Bientôt tout un corps d’armée se trouvait réuni devant ces terribles montagnes des Bas Bords qui était le grand refuge des Kabyles, et où ils se croyaient en sûreté contre toutes attaques.

Quand nous fûmes en force, nous descendîmes dans la plaine, là où les Kabyles avaient l’habitude de se réunir pour se lancer sur Takétoun.

Nous fouillâmes plusieurs villages, mais tous étaient désertés par leurs habitants. Tous les hommes valides étaient en campagne contre les infidèles roumis. Les femmes, les enfants et les vieillards étaient montés dans la montagne.

Les guerriers restaient cachés dans leurs rochers, nous guettant au passage. Nous fimes ainsi plusieurs expéditions dans les gorges sans grand mal.

Un jour cependant, nous étions engagés dans le fond d’un ravin où notre régiment, surtout notre bataillon, fut tenu longtemps dans une bien périlleuse position.

Acculés à un ruisseau, nous avions devant nous une masse de Kabyles cachés dans les broussailles et les rochers, qui nous envoyaient des projectiles sans que nous leur répondions. On aurait dit que nous étions placés là pour servir de cibles à nos ennemis. Si ces Kabyles eussent été armés comme nous, ils nous auraient tous fusillés.

Nous n’eûmes cependant que quelques blessés. Le fourrier de la troisième compagnie de notre bataillon, qui se trouvait à la droite de sa compagnie, c’est-à-dire à côté de moi, qui me trouvais le dernier de la nôtre, reçut une balle dans les flancs, qui avait traversé son ceinturon.

Nous le portâmes aux cacolets. On le croyait mort. Il n’en mourut pas cependant, car plus tard, je le vis à Philippeville marchant avec des béquilles. Il avait reçu la médaille et attendait une pension pour s’en aller chez lui.

Cette journée cependant avait coûté cher aux Kabyles. Les artilleurs, avec leurs pièces de montagne, s’étaient placés derrière nous sur un plateau et de là, par dessus nos têtes, envoyaient des obus dans ces masses dont chaque coup faisait ravage.

On les entendait appeler Mahomet et Allah. Mais ces pauvres dieux étaient comme tous leurs confrères, muets, sourds et aveugles.

Quelques jours après, nous fûmes bien étonnés, un matin, de voir que toute la colonie avait disparu de Takétoun, avant le jour, sans tambour ni trompette.

Notre compagnie seule restait sur ce point, c’est-à-dire à l’endroit même où nous passames la première nuit de notre arrivée à Takétoun. Plus loin, on avait laissé encore une compagnie du 66e, et au fort, un escadron de chasseurs, celui-là même qui s’était laissé surprendre par l’ennemi en même temps que la compagnie du 66e. Et nous qui avions passé une si terrible nuit là, dès notre arrivée.

C’était pour nous punir de tout ça qu’on nous abandonnait là, qu’on nous sacrifiait ? Nous le pensions, et nous nous le disions.

Ce sont là des jeux de la guerre dont Bonaparte se servait à merveille. Cela ne coûte guère de sacrifier quelques compagnies pour gagner une grande victoire. Mais Napoléon, dans ces cas, demandait des volontaires, et il en trouvait toujours. Et notre général, s’il en eût demandés, aurait trouvé aussi autant qu’il en aurait voulus.

Il avait préféré nous désigner d’office.

[2Bataille de Kabylie

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