A Ichmoul ... était-on encore en retard d’une guerre ?
Après la " balade " , la " visite départementale ".
Le ministre de l’Intérieur débarque à Batna flanqué du gouverneur Léonard, de Cherrière, de Dupuch, de René Mayer et de nombreux parlementaires du département.
Tout le monde était sur son trente et un, petit doigt sur la couture du pantalon. Visiblement les "visiteurs" de la Métropole et les parlementaires ne semblaient pas conscients que la nuit de la Toussaint avait marqué le début d’une rébellion qui ne faisait que progresser dans les Aurès.
On écouta d’une oreille distraite les "topos" et comptes rendus militaires et on se soucia beaucoup plus du numéro d’ordre que portait la voiture officielle attribuée dans le cortège. Le respect du protocole semblait le plus important.
Le Ministre voulut voir les chantiers de travail ouverts près de Arris, dans l’Oued El-Abiod pour les "populations fidèles".
On serra la main des vieux à burnous et à médailles, on aurait été bien en peine de serrer celles des jeunes. Il n’y en avait pas.
Mitterrand n’était pas au bout de ses peines.
< Pourquoi marche-t-on si lentement ? > demanda-t-il agacé par le long cheminement de la caravane officielle.
On lui montra l’automitrailleuse qui ouvrait le chemin.
Furieux, François Mitterrand voulut s’en débarrasser.
Mais Cherrjère et Spillmann, hommes dont la prudence naturelle et professionnelle était bien connue, s’y refusèrent avec raison.
Visiblement l’ampleur des évènements n’était pas parvenue jusqu’à Paris.
Mitterrand n’avait même plus son sourire de commande mais plutôt le masque des mauvais jours.
Les militaires et leurs précautions ridicules l’agaçaient prodigieusement.
Il voulut aller à Biskra par les gorges de Tighanimine où l’instituteur Monnerot avait été assassiné.
Cherrière et Spillmann, toujours eux, refusèrent.
< La liaison Arris-Biskra, dirent-ils, n’a pas encore été réalisée depuis le 1er novembre et la route n’est pas sure ! >
< Au moins je veux aller à T’Kout ! >
Les militaires cédèrent.
A T’Kout il y avait un bataillon de parachutistes coloniaux. Mais cette "escapade" avait considérablement modifié le "timing" du cortège et il faisait nuit lorsque le ministre de l’Intérieur, après avoir bavardé avec le général Gilles et le colonel Ducourneau, regagna Batna.
De Arris à Batna les militaires ne vivaient plus ! Si une embuscade s’attaquait au convoi ! Mais le cortège officiel regagna Batna sans encombre.
< Je crois, monsieur le Ministre, que nous avons eu de la chance ! >
Ahl le pauvre Spillmann aurait mieux fait de tenir sa langue et de ne pas s’essayer à être aimable avec le ministre de l’Intérieur.
Mais on ne se refait pas l
La réplique fut cinglante :
< Sachez, Général, qu’il est bon qu’un ministre s’expose de temps à autre. Il n’aurait même pas été mauvais qu’on tire quelques coups de feu contre le cortège et que je sois quelque peu blessé. >
Spillmann pensa que si le Ministre avait été quelque peu blessé, d’autres, en particulier dans l’escorte militaire, auraient pu être "quelque peu morts" ! >
Où l’héroïsme ne va-t-il pas se nicher ?
Pourtant le souhait de François Mitterrand n’avait pas été loin de se réaliser - il l’ignorera toujours - car le cortège était passé dans la journée à quelques centaines de mètres à peine de la cache où Grine Belkacem, le bandit au beau visage, l’homme à l’avion d’or, s’était réfugié avec ses hommes.
Mais prudent, celui-ci devant un pareil cortège avait préféré se terrer dans sa grotte.
Décidément ce soir-là l’atmosphère était à l’orage.
Après le dîner à la sous-préfecture de Batna, Mitterrand fit une remarque fort sèche au général Spillmann.
< Mon collègue Ben Djelloul (député de Constantine) m’en apprend de belles sur vos aviateurs. Un de vos avions au cours d’un mitraillage a blessé une pauvre vieille femme dans une mechta. Je vous rappelle encore une fois que les avions doivent observer et non mitrailler ou bombarder. Seule l’autorité civile peut décider d’une mission pareille ! >
Toujours le conflit civil-militaire ! Cherrière dont le caractère soupe-au-lait s’accommodait peu d’une pareille algarade, même si elle s’adressait à un de ses subordonnés, fit faire une enquête éclair dont il se fit un malin plaisir de donner des résultats à la fin de la soirée.
C’était à la demande de l’administrateur de Arris que ce mitraillage avait élé effectué sur une crête où une bande rebelle avait été signalée !
Ni la région, ni la division n’avaient été prévenues.
< Voilà, monsieur le Ministre, le fin mot de cet incident que je regrette, dit Cherrière narquois, je vais d’ailleurs donner à l’aviation l’ordre de ne plus déférer aux demandes de l’autorité civile non revêtues de l’approbation du général Spillmann. >
Cherrière était ravi de ce retournement de situation. Il conclut en s’adressant au docteur Ben Djelloul :
< En ce qui concerne cette malheureuse femme blessée, cher député, je n’ai pu avoir aucun renseignement confirmant ou infirmant cette information.
Nos modestes transmissions militaires marchent, semble- t-il, moins bien que votre téléphone arabe ! > Et il lui tourna le dos !
Et la guerre dans tout cela ? Il ne semblait pas que l’on s’en préoccupât beaucoup lors de cette visite, ni même qu’on y crût !
Les petites salades politiques avaient le pas sur les préoccupations militaires.>>
A Ichmoul, ça démarrait bien mal ...
Il est vrai que ni Mr Cloarec "Bigeard-Boy" ... ni Toto "Roi-du-Pétrole"... n’étaient encore arrivés sur place !!
La guerre des atermoiements divers et variés ne faisait que commencer ...
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